La définition du fait social formulée par Émile Durkheim dans Les règles de la méthode sociologique (1895) reste le point de départ de tout cours de sociologie. Pourtant, les exemples qui l’illustrent dans les manuels n’ont guère changé depuis le programme initial : suicide, religion, famille. Le concept gagne à être confronté aux objets contemporains, des algorithmes de recommandation aux normes de modération sur les plateformes, pour vérifier ce qu’il mesure encore et ce qu’il laisse dans l’angle mort.
Fait social selon Durkheim : les trois critères à retenir
Durkheim définit le fait social comme « toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses diverses manifestations au niveau individuel ». Cette phrase condense trois critères distincts, souvent mélangés dans les fiches de révision.
Lire également : Semaines impaires 2026 : calendrier pratique à imprimer
| Critère | Ce que Durkheim entend | Exemple classique | Exemple numérique (2024-2026) |
|---|---|---|---|
| Extériorité | Le fait social existe avant et en dehors de l’individu | La langue maternelle préexiste au locuteur | L’algorithme de recommandation préexiste à l’utilisateur d’un réseau social |
| Contrainte | Il s’impose avec un pouvoir de coercition, même tacite | Les rites funéraires obligent le deuil public | Les métriques de visibilité (likes, vues) conditionnent le type de contenu publié |
| Généralité | Il se répand dans la société sans se réduire à un comportement individuel | Le taux de suicide varie selon les groupes sociaux, pas selon les seules psychologies | Le scroll infini produit des durées d’usage similaires à travers des populations très différentes |
Le tableau met en parallèle les illustrations traditionnelles et leurs équivalents sur les plateformes numériques. Les trois critères fonctionnent aussi bien appliqués aux médias sociaux qu’à la religion ou à la monnaie, ce qui confirme la robustesse du cadre durkheimien.

A lire en complément : Où faire du saut à l'élastique en France ?
Algorithmes et réseaux sociaux comme faits sociaux : l’analyse contemporaine
Les travaux de Dominique Cardon, notamment dans Culture numérique (2019), montrent comment les règles de modération, les algorithmes et les métriques de visibilité remplissent les trois critères du fait social. Aucun utilisateur ne choisit individuellement le fonctionnement du fil d’actualité. La norme de publication (format court, image percutante, réaction rapide) s’impose de l’extérieur, sanctionne les écarts par l’invisibilité, et se retrouve sur l’ensemble des plateformes à l’échelle mondiale.
Cette lecture met en évidence un décalage avec les présentations strictement durkheimiennes des manuels scolaires. Les exemples « classiques » (famille, religion, monnaie) restent valides, mais ils ne permettent pas aux élèves de saisir la contrainte sociale là où ils la vivent quotidiennement.
Cyberharcèlement et fake news dans les sujets de bac SES
Depuis l’actualisation des programmes de lycée, le fait social est mobilisé dans les sujets de baccalauréat SES pour analyser les usages numériques. Cyberharcèlement, diffusion de fake news et normes de publication en ligne figurent parmi les objets d’étude identifiés par les ressources d’accompagnement Eduscol 2024.
L’enjeu pédagogique est précis : montrer qu’un phénomène comme le cyberharcèlement n’est pas réductible à la méchanceté individuelle. Il possède une régularité statistique, des conditions sociales de production et une contrainte (pression de groupe, architecture de la plateforme) qui le rendent analysable comme fait social.
Mémo visuel : comment structurer une fiche de révision efficace
Un mémo visuel sur la définition du fait social doit permettre de répondre à trois types de questions : identification du concept, application à un cas, distinction avec un fait individuel. La structure la plus opérationnelle repose sur un schéma en couches.
- Couche 1 – la définition exacte : reproduire la citation de Durkheim, souligner les trois mots-clés (extériorité, contrainte, généralité), et noter la source (Les règles de la méthode sociologique, chapitre premier).
- Couche 2 – le test d’application : pour chaque exemple rencontré, vérifier si les trois critères sont remplis simultanément. Un comportement fréquent mais non contraignant (porter des baskets blanches) ne suffit pas.
- Couche 3 – la distinction holisme/individualisme : le fait social suppose une approche holiste où la société est une réalité sui generis, irréductible à la somme des individus. En face, l’individualisme méthodologique part des décisions individuelles pour expliquer les régularités collectives.
Ce découpage en trois couches couvre la totalité des attentes d’un sujet de dissertation ou d’épreuve composée en SES.

Holisme contre individualisme méthodologique : où placer le curseur en 2026
Le débat entre holisme et individualisme méthodologique n’a pas été tranché par l’histoire de la discipline. En revanche, les objets d’étude contemporains redistribuent les cartes. Les données massives collectées par les plateformes numériques offrent des régularités statistiques d’une précision inédite, ce qui renforce l’outillage empirique du holisme durkheimien.
À l’inverse, la sociologie pragmatique et les approches centrées sur l’acteur rappellent que les algorithmes ne sont pas des forces abstraites : ils sont conçus, modifiés et contournés par des individus et des organisations. L’analyse complète d’un fait social numérique requiert donc les deux focales.
Ce que cela change pour la préparation des examens
Les sujets récents de bac SES attendent des candidats qu’ils articulent ces deux perspectives plutôt qu’ils choisissent un camp. Un mémo visuel utile intègre une colonne « approche holiste » et une colonne « approche individualiste » pour chaque exemple, avec les arguments et les limites de chacune.
La définition du fait social reste le socle, mais sa valeur en examen dépend de la capacité à la mobiliser sur des terrains actuels : réseaux sociaux, politiques de santé publique, diffusion de l’information sur les médias numériques. Un candidat qui se limite aux exemples du XIXe siècle répond à la question sans montrer qu’il maîtrise l’outil d’analyse sociologique dans sa portée contemporaine.

